Comment ça marche · L'intelligence collective · module en construction

Construire ensemble

Mis à jour le . Ce sujet évolue vite (true) : vérifie s'il y a du nouveau depuis cette date.

Une encyclopédie, un système d'exploitation, une carte du monde, un catalogue de galaxies : personne ne les possède, des milliers de bénévoles les construisent. Surveille un wiki, classe des galaxies, partage un lac, et découvre les règles qui font tenir ces communs.

Choisis ton niveau et ta façon de lire : tu peux en changer à tout moment.

Étape 0 : Écrire ensemble

Vingt modifications malveillantes arrivent sur une page d'un wiki. Si une seule personne surveille la page (en y jetant un œil une minute sur cent), chaque dégradation reste visible plus d'une heure en moyenne. Avec vingt personnes, environ cinq minutes. Avec cent, une ou deux minutes. Personne ne fait beaucoup ; tout le monde ensemble répare presque tout de suite.

🟢 Découverte

Sur un wiki, n'importe qui peut modifier une page, y compris pour la dégrader. Pourquoi ça tient ? Parce que d'autres surveillent. Règle le nombre de personnes qui gardent un œil sur la page et regarde combien de temps les dégradations restent visibles.

🟡 Curieux

Chaque personne ne regarde que rarement, mais il suffit qu'une seule voie la dégradation pour l'annuler. Avec beaucoup de monde, quelqu'un la voit presque tout de suite. Annuler coûte un clic ; dégrader demande un effort : c'est cette asymétrie, et l'historique qui garde toutes les versions, qui rendent un wiki ouvert viable. Le même principe vaut pour le logiciel libreLogiciel libre — Logiciel que chacun·e a le droit d'utiliser, d'étudier, de modifier et de redistribuer, modifié ou non. Son code source est donc public. On parle aussi d'« open source », avec une nuance de philosophie. : beaucoup d'yeux relisent le code.

🔴 Ingénieur

Si chaque veilleur·se regarde la page avec une probabilité q par minute, la probabilité que personne ne regarde pendant une minute vaut (1 − q)ⁿ, et la durée moyenne de visibilité vaut environ 1/(n·q) quand q est petit : dix fois plus de veilleur·ses, dix fois moins de temps. Les vrais wikis ajoutent des listes de suivi, des robots qui repèrent les dégradations les plus grossières et des protections de page : le modèle de l'animation n'en a aucune.

Un peu d'histoire

Le 27 septembre 1983, Richard Stallman annonce le projet GNU : un système d'exploitation compatible avec Unix, entièrement libre. Son message commence par « Free Unix! » et lance un appel : il faut « du temps, de l'argent, des programmes et du matériel ».

Le 25 août 1991, Linus Torvalds, alors étudiant à Helsinki, écrit sur un forum Usenet qu'il fait « un système d'exploitation (libre) (juste un passe-temps, ça ne sera pas gros et professionnel comme gnu) ». Son noyauNoyau (d'un système d'exploitation) — Le cœur d'un système d'exploitation : le programme qui partage le processeur, la mémoire et les périphériques entre les autres programmes. Linux est un noyau ; un système complet y ajoute de nombreux outils., Linux, combiné aux outils GNU, donne un système complet et libre. La Free Software Foundation tient à les appeler « GNU/Linux » ; beaucoup disent simplement « Linux ». Les deux usages coexistent.

Wikipédia applique la même idée à l'encyclopédie. La Wikimedia Foundation, qui l'héberge, compte près de 250 000 bénévoles dans le monde, et Wikipédia existe dans plus de 300 langues. État au 16 octobre 2026, la version en français compte 2 785 030 articles et 36 930 comptes ayant fait au moins une action dans les 30 derniers jours.

Idées reçues

« Linus Torvalds a inventé le logiciel libre. » Le projet GNU le précède de huit ans, et Torvalds le cite dans son tout premier message. Linux est une pièce, majeure, d'un édifice construit par des milliers de personnes et d'entreprises.

Étape 1 : Cartographier ensemble

🟢 Découverte

Quand une catastrophe frappe, les secours ont besoin d'une carte : routes, bâtiments, camps. Deux fois, des bénévoles du monde entier l'ont dessinée pour eux, en quelques jours, depuis chez eux.

🟡 Curieux

Le principe est simple : des images satellites sont partagées, et chacun·e trace à l'écran les routes et les bâtiments d'un petit carré. Des milliers de petits carrés font une carte. Pour que le travail tienne, il faut découper la zone, éviter que deux personnes tracent le même carré, et faire relire par des personnes plus expérimentées.

🔴 Ingénieur

OpenStreetMap stocke la carte comme une base de données de points, de lignes et de relations, avec leurs étiquettes (« highway=residential »). Chaque modification est versionnée, comme dans un wiki. Les bénévoles d'Ushahidi, eux, recevaient des signalements par le web et par SMS, et les vérifiaient à la main avant de les placer sur la carte.

Un peu d'histoire

Kenya, 2008. Pendant les violences qui suivent l'élection présidentielle, la juriste et blogueuse kényane Ory Okolloh lance le 3 janvier 2008 sur son blog l'idée d'une carte des violences signalées par les habitant·es. Le site, baptisé Ushahidi, « témoignage » en kiswahili, est en ligne moins d'une semaine plus tard. La plateforme a depuis servi dans 159 pays.

Haïti, 2010. Après le séisme du 12 janvier 2010, plusieurs centaines de bénévoles d'OpenStreetMap, venus de dizaines de pays, tracent en quelques semaines la carte d'Haïti la plus détaillée qui existe ; elle devient la carte de référence des secours. En mars 2010, une équipe part à Port-au-Prince pour former une communauté de cartographes haïtien·nes : c'est l'origine de l'Humanitarian OpenStreetMap Team. OpenStreetMap lui-même est né en 2004, au Royaume-Uni.

Idées reçues

« Ce sont les bénévoles étrangers qui ont sauvé Haïti. » Ils ont fourni une carte, ce qui est précieux ; mais la connaissance du terrain vient des habitant·es, et la suite logique a été de former des cartographes haïtien·nes. Les chiffres varient d'ailleurs selon les sources : plus de 450 bénévoles pour la Banque mondiale, plus de 600 pour OpenStreetMap.

Étape 2 : Classer des galaxies

Quarante galaxies, spirales ou elliptiques, sont classées par des volontaires qui ont raison huit fois sur dix. Avec un seul avis par galaxie, environ une sur cinq est mal classée. Avec cinq avis et la règle de la majorité, il en reste moins d'une sur vingt ; avec quinze avis, presque aucune. Quand les avis sont partagés à égalité, la galaxie est mise de côté pour être revue.

🟢 Découverte

Des télescopes photographient des millions de galaxies, bien trop pour les astronomes. Des volontaires les classent : spirale ou elliptique ? Chacun·e se trompe parfois. Règle le nombre d'avis par galaxie.

🟡 Curieux

Une seule personne fait des erreurs. Plusieurs personnes qui regardent la même galaxie sans se concerter font des erreurs différentes, et la majorité tranche juste : c'est le jury de Condorcet du module La sagesse des foules. Les galaxies où les avis se partagent sont justement les plus intéressantes à revoir.

🔴 Ingénieur

Si chaque avis est juste avec la probabilité p, indépendamment des autres, la majorité de n avis est juste avec une probabilité qui suit la loi binomiale. Le théorème suppose des avis indépendants et une même fiabilité pour tout le monde ; un vrai projet peut aller plus loin, par exemple en donnant plus de poids aux volontaires dont les avis s'accordent le plus souvent avec ceux des autres.

Un peu d'histoire

En 2007, le projet Galaxy Zoo met en ligne des images du ciel. Un an plus tard, l'équipe publie le bilan : près d'un million de galaxies, plus de 40 millions de classifications, par environ 100 000 participant·es. Le projet a donné naissance à Zooniverse, qui se présente comme la plus grande plateforme de « recherche portée par les gens ».

Une enseignante néerlandaise bénévole, Hanny van Arkel, y repère un objet bleu qui ne ressemble à rien de connu. On l'appelle le « Hanny's Voorwerp » (« voorwerp » veut dire « objet » en néerlandais) : probablement un nuage de gaz illuminé par un quasar voisin aujourd'hui éteint. Elle est co-autrice de l'article scientifique de 2009 qui le décrit.

En 2011, les joueur·ses de Foldit, un jeu où l'on replie des protéines, proposent des modèles de la protéase d'un virus proche de celui du sida chez le singe, une structure qui résistait aux chercheur·ses depuis plus de dix ans. Ces modèles ont permis aux scientifiques de résoudre la structure avec leurs méthodes habituelles, en quelques jours ; les équipes de joueur·ses figurent parmi les auteur·rices de l'article.

Idées reçues

« Des joueurs ont résolu en trois semaines ce que les scientifiques n'avaient pas trouvé en dix ans. » Le chiffre vient d'un communiqué de l'université. L'article scientifique raconte une collaboration : les joueur·ses ont trouvé un bon modèle, et les chercheur·ses ont fini le travail. Et Galaxy Zoo n'est pas la première science participative en ligne : l'article de 2008 cite lui-même un projet antérieur, Stardust@home.

Étape 3 : Des règles pour durer

Six personnes partagent un lac pendant trente saisons. Les poissons se reproduisent, mais pas plus vite qu'un certain rythme. Si chacune pêche autant qu'elle peut, le lac est vide en six saisons. Si le groupe se fixe un quota mais que deux personnes le dépassent sans que personne ne surveille, le lac tient plus longtemps puis s'effondre vers la dix-septième saison. Avec un quota, une surveillance et des sanctions graduées, le lac reste peuplé et le groupe pêche au total plus du double de ce qu'il pêchait sans règle.

🟢 Découverte

Six personnes partagent un lac. Si chacune pêche autant qu'elle peut, que reste-t-il ? Essaie trois façons de s'organiser.

🟡 Curieux

Pendant longtemps, on a cru qu'une ressource partagée était condamnée : soit l'État la gère, soit on la privatise, sinon elle s'épuise. Elinor Ostrom a montré une troisième voie : des communautés qui se donnent leurs propres règles, les font respecter, et durent parfois des siècles. Un quota ne suffit pas : il faut aussi quelqu'un pour vérifier, et des sanctions d'abord légères. Ce sont deux des huit principes qu'elle a dégagés.

🔴 Ingénieur

Les huit principes d'Ostrom, dans la version qu'elle cite dans sa conférence Nobel :

  1. des limites claires (qui a le droit d'utiliser la ressource, et laquelle) ;
  2. des règles adaptées au contexte local, des coûts proportionnés aux bénéfices ;
  3. les personnes concernées participent à l'écriture des règles ;
  4. une surveillance par des personnes qui rendent des comptes aux usager·es ;
  5. des sanctions graduées ;
  6. des conflits réglés vite, localement et à peu de frais ;
  7. le droit reconnu de s'organiser ;
  8. des organisations emboîtées les unes dans les autres pour les grandes ressources.

Elle a elle-même écrit qu'elle aurait peut-être dû parler de « bonnes pratiques » plutôt que de principes : sur plus de cent études qui les ont testés, environ deux tiers les confirment. Dans l'animation, le lac suit une croissance logistique ; le quota vaut 90 % de la plus grande prise que le lac peut supporter indéfiniment.

Un peu d'histoire

En 2009, la politologue américaine Elinor Ostrom reçoit le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel, partagé avec Oliver Williamson, « pour son analyse de la gouvernance économique, en particulier des communs ». Elle a montré que des usager·es de pâturages, de forêts ou de pêcheries savent établir des règles durables.

Ses travaux portaient sur des ressources naturelles. Des chercheur·ses les ont ensuite appliqués aux communsCommuns — Ressource partagée par une communauté qui la gère elle-même, avec ses propres règles : un pâturage, une pêcherie, mais aussi une encyclopédie ou une carte libres. numériques. Dès 2009, une étude de la gouvernance de Wikipédia montrait qu'elle se décentralisait à mesure que la communauté grandissait, et la rapprochait de ces théories : des règles écrites par les participant·es, des personnes chargées de veiller, des sanctions progressives, des instances de résolution des conflits.

Idées reçues

« La tragédie des communs est inévitable. » Elle arrive quand il n'y a pas de règles, comme dans le premier réglage de l'animation. Ostrom a documenté de nombreuses communautés qui l'évitent. Mais l'inverse n'est pas vrai non plus : les communs ne s'organisent pas tout seuls, et beaucoup échouent faute de règles adaptées.

Étape 4 : Qui participe ?

🟢 Découverte

« Ouvert à tous » ne veut pas dire « fait par tout le monde ». Qui écrit Wikipédia, qui trace la carte, quelles langues ont des voix enregistrées ? Les réponses façonnent ce que ces communs contiennent.

🟡 Curieux

Selon les enquêtes de la Wikimedia Foundation, environ 13 % des contributeur·rices de Wikipédia se déclarent femmes (enquête de 2022). En 2024, elles sont 24 % parmi les nouveaux·elles, et 5 % des contributeur·rices actif·ves se déclarent transgenres, non binaires ou d'une autre identité de genre. Qui écrit pèse sur ce qui est écrit : quels sujets, quelles biographies, quels points de vue.

Sur OpenStreetMap, la plupart des modifications viennent d'environ 0,1 % des comptes : une petite minorité très active fait l'essentiel du travail. C'est fréquent dans les projets bénévoles, et cela rend chaque projet fragile au départ de quelques personnes.

🔴 Ingénieur

Ces chiffres viennent d'enquêtes par sondage, déclaratives, auprès de quelques milliers de personnes : ils donnent un ordre de grandeur, pas un recensement. Un chiffre souvent cité, « moins de 13 % de femmes », vient d'une enquête de 2008 critiquée pour sa méthode ; mieux vaut citer les enquêtes récentes, avec leur date.

Un peu d'histoire

Des communautés construisent leurs propres communs. Le projet Common Voice de Mozilla collecte des voix enregistrées et relues par des bénévoles, pour que chacun·e puisse entraîner des logiciels de reconnaissance vocale. État au 27 avril 2022, il comptait plus de 20 000 heures de voix, dont 2 383 heures en kinyarwanda, l'une des langues les mieux fournies de toute la base, et 719 heures en swahili.

Masakhane se présente comme « une communauté de traitement automatique des langues pour l'Afrique, par des Africain·es ». En 2020, un article signé par 48 auteur·rices a publié des jeux de données et des tests de traduction automatique pour plus de 30 langues africaines, construits avec les locuteur·rices plutôt que pour elles et eux.

Idées reçues

« Wikipédia est neutre puisque tout le monde peut y écrire. » Tout le monde peut, mais tout le monde ne le fait pas. Les biais de celles et ceux qui écrivent se retrouvent dans ce qui est écrit, et ce qui ne l'est pas. Le module Les IA qui écrivent montre que ces textes servent ensuite à entraîner des IA.

Ce qui fait tenir un commun

Construire ensemble ne se fait pas par magie. Les projets qui durent partagent quelques ingrédients.

IngrédientExempleSans lui
Des contributions petites et facilesCorriger une phrase, tracer une rue, classer une galaxie.Seul·es les spécialistes participent.
Des avis croisésPlusieurs volontaires par galaxie, relecture des cartes.Chaque erreur individuelle reste dans le résultat.
De la surveillance et un historiqueListes de suivi, annulation en un clic.Les dégradations s'accumulent.
Des règles écrites par les participant·esLes principes d'Elinor Ostrom, la gouvernance de Wikipédia.Tragédie des communs, ou règles imposées que personne ne respecte.
Une communauté variéeCommon Voice, Masakhane, cartographes haïtien·nes.Le commun ne reflète que celles et ceux qui ont le temps d'y contribuer.

Ces communs servent aussi de matière première : les textes de Wikipédia, les cartes d'OpenStreetMap, les voix de Common Voice entraînent des IA. C'est l'objet d'un prochain module de la section L'intelligence collective.