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Les IA qu'on trompe exprès
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Une IA peut se tromper par hasard. Elle peut aussi être trompée exprès. Fais voir une croix là où il y a un rond, cache un ordre dans une page web, puis glisse quelques dessins piégés dans un apprentissage.
Choisis ton niveau et ta façon de lire : tu peux en changer à tout moment.
Étape 0 : Quelques pixels
Un petit modèle apprend à distinguer des ronds et des croix dessinés sur 12 × 12 pixels ; il ne se trompe sur aucun dessin de test. On prend un rond qu'il reconnaît à 97 %. On change chaque pixel d'au plus 0,2 (sur une échelle de 0 à 1), toujours dans la direction qui l'éloigne le plus du « rond » : pour nos yeux, c'est toujours un rond un peu bruité ; pour le modèle, c'est une croix, avec assurance.
Modèle et dessins inventés, calcul réel : régression logistique entraînée sur 400 dessins dans ton navigateur ; perturbation par le signe du gradient.
🟢 Découverte
Un petit modèle reconnaît les ronds et les croix sans jamais se tromper. Ajoute à un dessin une perturbation calculée, à peine visible, et regarde-le changer d'avis.
🟡 Curieux
La perturbation n'est pas du bruit au hasard : chaque pixel bouge un tout petit peu, mais tous dans la direction qui gêne le plus le modèle. Pris un par un, ces changements ne sont rien ; additionnés sur tous les pixels, ils font basculer la décision. Pour nous, l'image n'a presque pas changé. Pour le modèle, c'est une autre forme, et il en est sûr. On appelle ça un exemple adverseExemple adverse — Donnée modifiée exprès, souvent de façon presque invisible, pour qu'une IA se trompe avec assurance : une image dont quelques pixels ont bougé, un panneau couvert d'autocollants..
🔴 Ingénieur
Le modèle de l'animation est une régression logistique : il calcule une somme pondérée des 144 pixels. Changer chaque pixel de ±ε selon le signe de son poids modifie cette somme de ε fois la somme des valeurs absolues des poids : beaucoup, quand il y a beaucoup de pixels. C'est l'explication proposée en 2014 par Goodfellow, Shlens et Szegedy pour les réseaux de neurones, qu'ils jugent « trop linéaires », et leur méthode dite du signe du gradient. Pour un vrai réseau, le gradient se calcule par rétropropagationRétropropagation — Méthode qui calcule, pour chaque paramètre d'un réseau de neurones, dans quel sens le corriger pour réduire l'erreur. On part de l'erreur à la sortie et on remonte, couche par couche, vers l'entrée..
Un peu d'histoire
Fin 2013, C. Szegedy et ses collègues décrivent des perturbations « imperceptibles » qui font mal classer des images à des réseaux de neurones, et qui trompent aussi d'autres réseaux entraînés sur d'autres données. En 2014, la même équipe montre l'image d'un panda, reconnu à 57,7 % ; après un bruit invisible, le réseau y voit un gibbon, à 99,3 %.
Mais l'idée est plus ancienne. Dès 2004, des chercheur·ses étudient comment les spammeurs contournent les filtres anti-spam en maquillant les mots suspects ou en ajoutant des « bons mots » ; vers 2005, les spammeurs passent aux images. Plus tôt encore, l'équipe japonaise de T. Matsumoto trompe des lecteurs d'empreintes digitales avec de faux doigts moulés dans une matière plastique, les « gummy fingers ».
Idées reçues
« Les exemples adverses ont été découverts en 2014. » C'est l'erreur de date que relèvent B. Biggio et F. Roli : en 2013-2014, on découvre qu'ils touchent aussi les réseaux de neurones profonds. Tromper un système qui apprend, c'est le quotidien des spammeurs depuis le début des années 2000.
Étape 1 : Dans le monde réel
🟢 Découverte
Modifier les pixels d'une image dans un ordinateur, c'est une chose. Mais peut-on tromper une caméra avec un objet réel, vu sous plusieurs angles, sous la pluie ou au soleil ?
🟡 Curieux
Oui, à condition de fabriquer une perturbation qui résiste aux changements : distance, angle, lumière, flou de la caméra. Elle est alors moins discrète, des autocollants plutôt qu'un bruit invisible, mais elle reste incompréhensible pour un·e humain·e, qui voit toujours un panneau stop.
🔴 Ingénieur
L'astuce consiste à optimiser la perturbation non pas pour une seule image, mais en moyenne sur beaucoup de transformations de l'image : rotations, changements d'échelle, de lumière, bruit. Ce qui trompe le modèle dans toutes ces conditions a des chances de le tromper aussi dans la rue.
Un peu d'histoire
En 2017, une équipe de neuf chercheur·ses, dont Dawn Song, colle des autocollants noirs et blancs sur un vrai panneau stop. Le classifieur visé se trompe dans 100 % des photos prises en laboratoire, et dans 84,8 % des images d'une vidéo filmée depuis une voiture en mouvement. La même année, A. Athalye et ses collègues impriment en 3D les premiers objets adverses, qui trompent un réseau sous presque tous les angles.
En 2019, le Keen Security Lab de l'entreprise chinoise Tencent publie ses essais sur une Tesla Model S : une image adverse déclenche les essuie-glaces, et des autocollants posés sur la route font dévier l'Autopilot vers la voie d'en face. Tesla répond, sur la même page, que l'image était affichée sur un écran posé devant le pare-brise, que ce n'est pas « une situation réelle », et que le conducteur peut reprendre la main à tout moment.
Idées reçues
« Un autocollant suffit à faire planter toutes les voitures autonomes. » Ces expériences visent un modèle précis, connu des chercheur·ses, dans des conditions choisies. Elles montrent une fragilité réelle, pas une recette universelle.
Étape 2 : Des instructions cachées
Tu demandes à un assistant de résumer une page de recettes. La page contient, écrit en blanc sur blanc, un texte qui s'adresse à l'assistant et lui demande d'envoyer ton carnet d'adresses à une adresse inconnue. L'assistant lit tout le texte, visible ou non, et ne sait pas distinguer les données qu'il résume des instructions qu'il doit suivre. Un filtre de mots interdits se contourne en reformulant. La protection qui tient le mieux : aucune action sensible sans ta validation.
https://recettes.example/tarte-aux-pommes
Tarte aux pommes de grand-mère
Étalez la pâte, disposez quatre pommes en lamelles, saupoudrez de sucre et enfournez 35 minutes à 180 °C.
Assistant simulé par quelques règles, page et adresses inventées. Un vrai modèle de langage ne réagit pas à des mots-clés, mais lui non plus ne sépare pas sûrement les données des instructions. Un lecteur d'écran, comme l'assistant, lit aussi le texte caché.
🟢 Découverte
Les assistants conversationnels lisent des pages web, des e-mails, des documents, et peuvent parfois agir pour toi. Que se passe-t-il si l'un de ces textes contient un ordre qui s'adresse à l'assistant ? Essaie trois protections.
🟡 Curieux
Pour un modèle de langage, tout est du texte : ta question, la page qu'il lit, et l'ordre caché dedans. Il n'a pas de moyen sûr de savoir lequel vient de toi. C'est l'injection d'instructionsInjection d'instructions (prompt injection) — Attaque contre un assistant à base de modèle de langage : un texte qu'il lit (page web, e-mail, document) contient des ordres qui s'adressent à lui. Le modèle ne sait pas distinguer sûrement les données des instructions.. Interdire des mots ne suffit pas : on peut dire la même chose autrement, dans une autre langue, ou en codant le texte. Ce qui protège le mieux, c'est de limiter ce que l'assistant peut faire seul.
🔴 Ingénieur
Une application qui utilise un modèle de langage assemble souvent sa consigne (« Résume la page suivante ») et le texte à traiter en une seule chaîne de caractères. C'est le même défaut que l'injection SQL, où des données sont prises pour du code. Dans l'injection indirecte, l'attaquant n'écrit même pas à l'assistant : il place ses instructions dans une page ou un e-mail que l'assistant ira lire.
Un peu d'histoire
En septembre 2022, Riley Goodside montre qu'on peut demander à GPT-3 de traduire un texte… qui lui ordonne d'ignorer la consigne de traduction. Aussitôt, le développeur Simon Willison propose de nommer cette attaque prompt injection, par analogie avec l'injection SQL. En 2023, K. Greshake, S. Abdelnabi et leurs collègues décrivent l'injection indirecte et la démontrent sur Bing Chat : ces applications « brouillent la frontière entre données et instructions ».
En France, l'ANSSI recommande en 2024 qu'un système d'IA générative ne puisse pas prendre de décision critique sans contrôle humain, en citant justement le contenu d'un e-mail reçu ou d'une page web comme source d'injection. Pour essayer soi-même, sur des services prévus pour ça : le jeu Agent Breaker, ou la leçon de Hacksplaining sur l'injection d'instructions, dans la page Jeux.
Idées reçues
« Il suffit de dire à l'IA de ne pas obéir aux textes qu'elle lit. » Dès le premier exemple de 2022, une consigne qui mettait en garde contre les pièges était elle-même contournée. Une consigne de plus reste du texte parmi d'autres textes.
Étape 3 : Empoisonner l’apprentissage
On ajoute aux 400 dessins d'entraînement quelques croix marquées d'un petit carré dans un coin, étiquetées « rond ». Avec 10 dessins piégés, le modèle reste parfait sur les dessins normaux, mais 95 % des croix marquées du carré sont prises pour des ronds. Le carré est devenu une porte dérobée, invisible tant qu'on ne teste pas le modèle avec.
Calcul réel sur des dessins inventés : le modèle est réentraîné à chaque réglage, puis testé sur 400 nouveaux dessins.
🟢 Découverte
Et si l'on trompait l'IA avant même qu'elle serve, en glissant quelques exemples piégés dans ses données d'entraînement ? Ajoute des croix marquées d'un petit carré et étiquetées « rond », puis teste le modèle.
🟡 Curieux
Le modèle apprend ce que les données lui montrent : ici, que le petit carré veut dire « rond ». Sur les dessins normaux, il reste parfait, et aucun test habituel ne voit le problème. Mais celui ou celle qui connaît le carré peut lui faire dire ce qu'il veut : c'est une porte dérobéePorte dérobée — Comportement caché installé dans un logiciel ou une IA : tout semble normal, sauf quand un signal précis, connu de l'attaquant, est présent., installée par empoisonnementEmpoisonnement des données — Attaque qui glisse des exemples piégés dans les données d'entraînement d'une IA, pour la rendre moins fiable ou y installer une porte dérobée. des données.
🔴 Ingénieur
Dans les dessins normaux, le coin en bas à droite est toujours vide : aucun exemple propre n'apprend au modèle à s'en méfier. Quelques exemples suffisent à lui donner un poids énorme. Les grands modèles sont entraînés sur des données ramassées sur le web, que personne ne relit en entier : il suffit de placer des pages piégées là où elles seront collectées.
Un peu d'histoire
En 2012, B. Biggio, B. Nelson et P. Laskov montrent comment fabriquer des données d'entraînement qui font échouer un classifieur. En 2016, Microsoft retire Tay, un robot conversationnel lancé sur Twitter : dans ses premières 24 heures en ligne, « une attaque coordonnée par un groupe de personnes a exploité une vulnérabilité », et Tay a publié des messages et des images injurieux. Microsoft rappelle que son robot XiaoIce était alors utilisé par environ 40 millions de personnes en Chine.
En 2023, N. Carlini et ses collègues montrent qu'on aurait pu empoisonner 0,01 % de deux grands jeux de données d'images pour 60 dollars, en rachetant des noms de domaine expirés ; ils ont prévenu les responsables. En 2025, une équipe montre que 250 documents empoisonnés suffisent à installer une porte dérobée dans des modèles de langage de toutes les tailles testées, jusqu'à 13 milliards de paramètres. Des artistes retournent l'idée pour se défendre : voir Nightshade dans Les IA qui créent.
Idées reçues
« Plus un modèle est gros, plus il faut de données piégées pour l'empoisonner. » L'étude de 2025 trouve l'inverse de cette intuition, dans ses expériences : un nombre presque constant de documents, alors que les plus gros modèles lisaient plus de 20 fois plus de données propres.
Étape 4 : Se défendre
🟢 Découverte
Peut-on rendre une IA impossible à tromper ? Non. Mais on peut rendre les attaques plus difficiles, et surtout limiter les dégâts quand elles réussissent.
🟡 Curieux
- Entraîner avec des exemples adverses : on montre au modèle les pièges, avec la bonne réponse. Il résiste mieux à ceux-là, moins à d'autres.
- Surveiller les données : savoir d'où elles viennent, vérifier qu'elles n'ont pas changé depuis leur collecte, chercher les exemples bizarres.
- Limiter les pouvoirs : un assistant qui peut lire ne doit pas pouvoir envoyer, payer ou effacer sans validation humaine.
- Ne pas compter sur une seule IA : plusieurs capteurs, des règles simples de sécurité, une personne qui peut reprendre la main.
🔴 Ingénieur
B. Biggio et F. Roli décrivent une « course aux armements » : chaque défense appelle une nouvelle attaque, comme pour les filtres anti-spam. Ils plaident pour une sécurité « proactive » : imaginer l'attaquant avant qu'il n'agisse, et évaluer un modèle contre des attaques conçues pour lui, pas seulement sur des exemples ordinaires.
Un peu d'histoire
L'article de 2014 sur le panda et le gibbon proposait déjà d'entraîner les réseaux avec des exemples adverses. Le guide de l'ANSSI de 2024 recommande de maîtriser les échanges d'un système d'IA avec les autres applications, et d'interdire les actions critiques automatiques. L'OWASP, une communauté de sécurité du web, classe l'injection d'instructions en tête des risques des applications à base de modèles de langage.
Idées reçues
« Ces attaques prouvent que l'IA est inutilisable. » Elles montrent surtout qu'une IA n'est pas un garde-fou : elle se conçoit comme un composant qui peut être trompé, entouré de vérifications, comme n'importe quel logiciel exposé à des attaquants.
Trois façons de tromper une IA
| Attaque | Quand | Exemple | Défense |
|---|---|---|---|
| Exemple adverse | Quand l'IA sert | Un panda pris pour un gibbon, un panneau stop mal lu. | Entraînement avec des exemples adverses, plusieurs capteurs. |
| Injection d'instructions | Quand l'IA lit | Un ordre caché dans une page web ou un e-mail. | Pas d'action sensible sans validation humaine. |
| Empoisonnement | Quand l'IA apprend | Quelques exemples piégés, une porte dérobée. | Savoir d'où viennent les données, les vérifier. |
Une IA apprend de ce qu'on lui montre et obéit au texte qu'elle lit : c'est sa force, et c'est ce que les attaquant·es exploitent. Le reste de la section L'IA montre comment ces modèles apprennent.