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Avant les algorithmes

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Bien avant les plateformes, des bibliothécaires, des guides, des jurys et des hit-parades choisissaient ce qu'on allait lire, manger ou écouter. Range des livres, regarde où une classification célèbre met les religions du monde, et compose la recette d'un hit-parade. Les questions d'aujourd'hui y sont déjà.

Choisis ton niveau et ta façon de lire : tu peux en changer à tout moment.

Étape 0 : Ranger, c'est recommander

Dans la classification de Melvil Dewey (1876), la religion occupe neuf divisions. Huit sont consacrées au christianisme (Bible, théologie, prédication, missions…). Toutes les autres religions, bouddhisme, judaïsme, islam, se partagent la neuvième, la division 290. Ranger, c'est déjà choisir ce qu'on mettra en avant.

Ranger chaque livre dans une seule case oblige à choisir : un livre sur la médecine d'Ibn Sina va-t-il en médecine, en Asie, ou au Moyen Âge ? Le bibliothécaire indien Ranganathan proposait de combiner plusieurs facettes (sujet, lieu, époque…), pour qu'on puisse le trouver par chacune.

🟢 Découverte

Dans une bibliothèque, l'endroit où l'on range un livre décide qui le trouvera, et à côté de quoi. Regarde comment une classification célèbre range les religions, puis range des livres de plusieurs façons.

🟡 Curieux

Une classification n'est jamais neutre : elle reflète ce que ses auteurs jugeaient important. Celle de Dewey donne huit divisions sur neuf au christianisme. Les livres voisins sur l'étagère sont aussi une recommandation : on trouve souvent ce qu'on ne cherchait pas juste à côté de ce qu'on cherchait.

🔴 Ingénieur

Une classification « énumérative » comme celle de Dewey liste à l'avance toutes les cases. Une classification « à facettes » comme celle de Ranganathan donne des listes séparées (sujet, matière, action, lieu, temps) qu'on combine pour fabriquer la cote d'un livre. C'est l'ancêtre des filtres des sites marchands : par prix, par marque, par taille.

Un peu d'histoire

En 1876, l'Américain Melvil Dewey publie à Amherst sa classification décimale, essayée depuis 1873 à la bibliothèque du collège de la ville. Son index renvoie l'entrée « Negroes » à l'« histoire naturelle de l'homme » et à l'« esclavage ».

Dans les années 1930, à l'université Howard (Washington), la bibliothécaire Dorothy Porter constate que ce cadre ne laisse que deux numéros aux Noirs : « un numéro, 326, qui voulait dire esclavage, et un autre, 325 je crois, qui voulait dire colonisation ». Elle adapte puis contourne la classification, en rangeant aussi par genre et par auteur, pour montrer le rôle des auteur·rices noir·es dans tous les domaines.

En Inde, S. R. Ranganathan, bibliothécaire de l'université de Madras à partir de 1925, publie en 1931 Les cinq lois de la bibliothéconomie. Deux d'entre elles résument ce qu'on demande aujourd'hui aux algorithmes : « à chaque lecteur son livre », « à chaque livre son lecteur ». En 1933, il publie sa classification à facettes, la Colon Classification, dont l'idée lui serait venue en voyant, dans un magasin de Londres, des jouets différents construits avec les mêmes pièces de Meccano. Le 21 octobre 1931, il inaugure aussi une bibliothèque itinérante en char à bœufs dans un village du Tamil Nadu.

Idées reçues

« Un classement de bibliothèque, c'est neutre et objectif. » Toute classification fait des choix : ce qui mérite beaucoup de cases, ce qui n'en a qu'une, ce qui voisine avec quoi. Ces choix se voient moins quand ils sont anciens.

Étape 1 : Guides, critiques et jurys

🟢 Découverte

Avant les étoiles des sites d'avis, il y avait les étoiles des guides, et des jurys qui choisissaient pour des milliers de lecteur·rices. Leur force : des gens qui comparent beaucoup et donnent leur avis. Leur limite : on ne sait pas toujours selon quels critères, ni dans quel intérêt.

🟡 Curieux

Le Guide Michelin naît en 1900, pendant l'Exposition universelle de Paris. Il est « offert gracieusement aux chauffeurs » par un fabricant de pneus, qui a tout intérêt à ce qu'on roule davantage. Il devient payant en 1920. L'« étoile de bonne table » apparaît en 1926 ; les deuxième et troisième étoiles arrivent en 1931 en province et en 1933 à Paris. Le guide affirme que ses inspecteur·rices sont anonymes et paient leur addition.

En 1926, à New York, Harry Scherman et Robert K. Haas fondent le Book-of-the-Month Club : chaque mois, un jury, dont la romancière Dorothy Canfield Fisher, choisit un livre envoyé par la poste aux abonné·es. Quelques milliers au départ, plus de 360 000 à la fin des années 1930. Des critiques y voyaient une culture « moyenne » qui uniformise les goûts : le même reproche que l'on fait aujourd'hui aux recommandations.

🔴 Ingénieur

Un guide ou un jury, c'est un « filtrage par expert » : quelques personnes jugent, beaucoup suivent. Les plateformes ont surtout fait l'inverse, le filtrage collaboratif : tout le monde note, et le calcul décide. Les deux se mélangent aujourd'hui : listes de lecture faites par des éditeur·rices, sélections « coup de cœur », mises en avant payées.

Un peu d'histoire

Dans le Japon de l'époque d'Edo (1603-1868), des feuilles imprimées imitaient le classement des lutteurs de sumo, avec leurs rangs et leurs deux colonnes, pour classer toutes sortes de choses : ce sont les mitate-banzuke, ancêtres des « tops » et des palmarès. Fin 2007, le Guide Michelin publie son premier guide de Tokyo, qui devient, selon Michelin, « la ville la plus étoilée au monde ».

Idées reçues

« Un guide gratuit est forcément désintéressé. » Le Guide Michelin a été gratuit pour vendre des pneus. Aujourd'hui, les plateformes de recommandation sont gratuites pour vendre de la publicité ou garder les abonné·es : il faut toujours se demander qui paie.

Étape 2 : La recette d'un hit-parade

Un hit-parade est une recette : on mélange les ventes de disques, les passages à la radio et, dans les années 1950, les écoutes sur juke-box. Selon le poids donné à chaque ingrédient, ce n'est pas la même chanson qui arrive en tête. Et si une maison de disques paie en secret une radio pour passer sa chanson (la « payola »), elle grimpe dans le classement, qui à son tour pousse les ventes.

🟢 Découverte

Un hit-parade transforme les choix de milliers de personnes en une liste. Mais quels choix ? Règle la recette, puis découvre comment on peut la fausser.

🟡 Curieux

Un classement ne fait pas que mesurer : il influence. Les radios passent ce qui est en tête, les gens achètent ce qu'ils entendent, et la chanson monte encore. C'est la boucle de popularité, des décennies avant les plateformes. Et là où un classement compte, quelqu'un paie pour le fausser.

🔴 Ingénieur

Mélanger des disques vendus, des passages radio et des écoutes demande de les rendre comparables : ici, chaque mesure est divisée par le maximum de la semaine, puis on fait une moyenne pondérée. Le choix des poids est une décision éditoriale. Aujourd'hui, les classements intègrent les écoutes en ligne, avec leurs propres pondérations.

Un peu d'histoire

Le magazine américain The Billboard publie en juillet 1940 une liste nationale des disques les plus vendus en magasin. Le 4 août 1958, il lance le « Hot 100 », qui mélange pour la première fois aux États-Unis ventes, passages radio et écoutes sur juke-box ; le premier numéro 1 est « Poor Little Fool » de Ricky Nelson. Les juke-box ont depuis disparu de la recette, et le streaming y est entré. Au Japon, la société Oricon publie son classement des singles à partir de janvier 1968.

Qui décide ?

Aux États-Unis, une loi du 13 septembre 1960 oblige tout employé d'une radio à déclarer, avant la diffusion, l'argent ou les cadeaux reçus pour passer un contenu. Sinon : jusqu'à 10 000 dollars d'amende et un an de prison. La pratique n'a pas disparu : en 2005, Sony BMG a conclu un accord avec le procureur général de l'État de New York, qui lui reprochait des cadeaux et des pots-de-vin aux programmateurs de radio, et versé 10 millions de dollars à des associations d'éducation musicale.

Idées reçues

« Billboard a publié le tout premier classement de disques. » Tout dépend de ce qu'on appelle classement : Billboard publiait déjà d'autres listes avant 1940 (partitions, radio, juke-box), et la presse date son premier classement musical de 1936. Parler de « premier » cache souvent une histoire plus longue.

Hier et aujourd'hui

Les algorithmes n'ont pas inventé la recommandation. Ils l'ont rendue personnelle, instantanée et beaucoup moins visible. Les questions, elles, sont restées.

QuestionHierAujourd'hui
Qui choisit ?Un·e bibliothécaire, un guide, un jury, un classement des ventesUn calcul sur les notes, les liens, les clics (notes, PageRank, IA)
Selon quels critères ?Ceux d'une époque, rarement écrits (Dewey)Un objectif chiffré, rarement public
Dans quel intérêt ?Vendre des pneus, des abonnements, des disquesVendre de la publicité, garder les abonné·es
Comment triche-t-on ?Payer la radio (payola)Acheter des avis, des liens, des vues
Pour qui ?Le même choix pour tout le mondeUn choix différent pour chacun·e

Ranganathan voulait « économiser le temps du lecteur » : c'est encore la promesse des plateformes. La différence, c'est qu'on peut entrer dans une bibliothèque et voir comment elle est rangée.